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Politiques voyages : lutte des classes et prise de tête

Julien Hirsinger
04/07/2019

Qui a droit à quoi en matière de confort aérien ? Sur cette question primordiale pour le voyageur comme pour les compagnies aériennes, la sacro-sainte «politique voyages d’entreprise» (PVE) a le dernier mot. Enfin, presque le dernier...


Tous les cabinets de recrutement vous le diront : la magnanimité de la politique voyages d’une entreprise contribue grandement à renforcer son attractivité sur le marché du travail. Et toutes les agences de voyages d’affaires vous le confirmeront : sur ce terrain, l’écart peut être énorme d’un client à l’autre.

Le parcours des politiques voyages d’entreprise (PVE) issues d’horizons divers confirme cette immense disparité. Prenons la PVE reliée/plastifiée de cette multinationale du luxe. Fermez les yeux, vous allez rêver : ici, c’est Business class pour tout le monde au-delà de 3 h 30 de vol et première classe automatique en Eurostar ou en Thalys. Un plan tout confort qui colle bien avec les 50 € de remboursement par repas accordés à un voyageur à Madrid (« il vous reste un magnum de cava ? ») ou au city cap de 460 $ (!) accordé par nuitée aux voyageurs à New York pendant la fashion week. 

Rouvrez les yeux ; nous allons maintenant à l’autre bout de la chaîne. Chez ce « leader de la transformation numérique », la PVE précise que les trajets moyen-courriers devront se faire obligatoirement « en classe économique ou en low cost », de même que les voyages long-courriers  avec séjour de plus d’une semaine, puisque « la durée du séjour sur place permet au collaborateur de récupérer physiquement »… Seuls les voyages long-courriers avec séjour de moins d’une semaine laissent une petite fenêtre ouverte à la notion de confort. Et encore : les voyageurs sont alors « autorisés à réserver en classe intermédiaire si elle existe ou en classe Affaires après accord de   la hiérarchie » (bonne chance…) et le choix de la compagnie prestataire est effectué par le service Voyages lui-même, « qui recherchera le tarif le moins cher même si celui-ci comporte des escales ». Traduction : après moult négociations, vous obtiendrez peut-être votre Paris-Shanghai en Premium, mais ne vous étonnez pas si vous faites une longue escale à Bombay…


Facteurs primordiaux : la durée de vol et le statut

Entre ces deux extrêmes, l’éventail des possibilités est évidemment très large et s’ouvre ou se referme en fonction de critères multiples. La durée de vol, tout d’abord. 4h, 5h, 6h, 7h ou même 8h : le temps de trajet ouvrant l’accès à la cabine avant varie selon l’entreprise considérée. Le statut du voyageur est également un facteur primordial.

Dans cette filiale française d’un géant japonais de l’optique, pour les trajets de 3 à 6 h, les Organizational Leaders voyagent en Affaires, les Business et Operational Leaders en Premium et les « autres collaborateurs » en Eco. Et tout le monde monte d’un cran pour les voyages de plus de 6 h – sauf les Organizational Leaders, bloqués en classe affaires mais il y a pire, comme endroit, pour stagner…

De la même façon, chez Pôle Emploi, l’accès à la classe « immédiatement supérieure » à la classe Éco s’ouvre à partir de 6 h de vol mais l’accès à la classe Affaires est réservé à une toute petite poignée de postes dûment recensés par la PVE (directeur général, directeurs généraux adjoints, directeurs régionaux, médiateurs…). Un cas que l’on retrouve dans un grand nombre de politiques voyages, telle celle de cette multinationale du numérique, qui réserve la classe Affaires aux VP, et uniquement pour les vols de plus de 6 h.


La farandole des cas particuliers

Mais en matière de politiques voyages, le couperet peut être moins tranchant. Car si le règlement interne concernant l’accès aux différentes classes peut tenir sur quelques lignes – l’exemple de la multinationale du luxe évoqué plus haut en est une bonne illustration –, certaines PVE affinent davantage et s’étirent sur plusieurs feuillets pour distinguer les situations et multiplier les cas particuliers. À côté  de la durée de vol et du statut du voyageur, plusieurs facteurs subsidiaires peuvent brouiller les cartes. Dans certaines PVE, les voyages de nuit ou le nombre d’heures de décalage horaire sont pris en compte pour ouvrir plus rapidement l’accès à la classe supérieure. Dans un grand nombre de PVE, on opère également un distinguo selon la durée du séjour sur place : plus elle est longue, plus les chances d’accéder à la classe supérieure s’amenuisent, l’entreprise considérant qu’au-delà de 5, 6 ou 7 jours de séjour, le voyageur aura tout le temps de se remettre du choc de son voyage en Éco. 

L’objet du voyage doit également être pris en compte. Chez ce grand acteur pétrolier français, par exemple, les vols intercontinentaux d’une durée de plus de 4 heures ouvrent les portes de la classe Affaires mais pas pour les voyageurs envoyés « en qualité de stagiaire à une formation ou en qualité d’auditeur à un séminaire », qui devront se contenter de l’Éco ou (au mieux) de la Premium. D’une manière plus générale, pour se voir accorder un accès à la classe supérieure, mieux vaut voyager pour un voyage de prospection que pour une formation ou un événement interne. En revanche, la succession et la fréquence des voyages permettent généralement d’accéder à des égards particuliers :

"Chez nous, vous avez le droit de voyager en Business à partir de votre quatrième voyage au cours d’un exercice fiscal donné. Vous pouvez même y accéder avant si vous pouvez fournir la preuve - confirmée par votre manager et un VP - que vous allez effectuer ces quatre voyages dans l'année " explique une travel manager du secteur de l’assurance.


Mais, en marge de la PVE, la fréquence des voyages peut aussi apporter d’autres avantages, sans même avoir besoin d’un recours – toujours délicat – au soutien de la hiérarchie : « Ceux qui voyagent beaucoup accumulent des miles et peuvent être tentés de les utiliser pour un up-  » Tentant, effectivement, mais pas forcément garanti :

« L’exigence de sélectionner le “tarif le plus bas” ne vous conduit pas forcément à voyager sur la compagnie sur laquelle vous avez accumulé le plus de miles, et vous oblige aussi à vous positionner sur des classes tarifaires qui n'ouvrent pas forcément droit à un surclassement."



Paroles de voyageurs

Mais la politique voyages n’est pas forcément gravée dans le marbre et, derrière les grandes lignes, il existe bel et bien des possibilités d’accommodements et des marges de manoeuvre. Au final, la « vraie » politique voyages, ce sont encore les voyageurs qui en parlent le mieux !

« C’est une règle non écrite dans mon entreprise : si vous prenez l’avion la nuit, vous avez toutes les chances de vous voir accorder une dérogation pour accéder à la classe Affaires car on sait bien que vous serez quasiment inutile au travail le lendemain et pas très sûr sur les routes après une heure de sommeil si vous avez voyagé à l’arrière de l’avion », témoigne un cadre d’une entreprise IT. Qui dévoile également un autre exemple de gestion concertée d’intérêts  bien compris : « Si vous allez directement au bureau à la sortie de l’avion, vous économisez une nuit d’hôtel et cela vous ouvre aussi plus facilement les portes de la Business ». 


Mais les arrangements avec la règle générale peuvent très bien basculer dans l’autre sens, comme en témoigne cette responsable commerciale dans le secteur des cosmétiques : 

« Normalement, on a accès à la classe Affaires pour tout ce qui dépasse 6 h de vol mais, dans les faits, il y a une alerte au-delà de 2 500 € le billet, qui vous oblige à obtenir l’autorisation de la direction. Or, sur certaines destinations, quand vous partez le lundi et que vous revenez le vendredi, ce n’est vraiment pas évident d’attraper des tarifs en dessous de la barrière ».


Difficile de s’étonner dès lors que certains voyageurs choisissent de se positionner plutôt sur des créneaux horaires incongrus...


On n’est pas bien, devant ?

Mais un petit détour sur le forum du site FlyerTalk laisse apparaître que ni les entreprises françaises, ni les grosses boîtes n’ont le monopole des exceptions à la règle et du système D.

Un voyageur d’affaires américain témoigne :

« Au cours des 15 dernières années, je n’ai travaillé que dans de petites entreprises – la plus grande n’avait que 300 employés dans le monde. Toutes avaient une politique de voyages  écrite autorisant uniquement les voyages en Eco, quel que soit le titre du poste ou la durée du voyage. Mais dans l'une de ces compagnies, cependant, il semblait exister une règle non écrite selon laquelle tout ce qui était au-dessus de "Senior VP" pouvait choisir des vols en classe Affaires. J'en ai également vu certains réserver des hôtels cinq étoiles pour de nombreux voyages, ce qui était totalement en dehors des clous de la politique voyages officielle. Mais c'était une entreprise où le culte de la personnalité était suffisamment fort pour que les responsables des finances et de la comptabilité jugent inutile de signaler aux dirigeants que leur conduite était hors politique…»


Peut-on vraiment leur en vouloir ? Soyons honnête : quand on en a la possibilité, il est toujours plus tentant de voyager confortablement à l’avant. Toujours, vraiment ? Pas sûr, si l’on en croit ce voyageur d’un cabinet d’audit : « Quand vous êtes consultant, vous ne voulez pas vraiment être vu en Business si votre client voyage en Éco ! » Effectivement, ce ne serait pas forcément la chose la plus intelligente à faire...

 

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